Récits ordinaires

Y’a plus qu’à

Tu es allée ouvrir le portail.
La soirée est douce en Provence.
Les grillons chantent. La bande son de tes soirées d’été depuis toujours. Cette maison tiède en arrière plan. Louée chaque été par tes parents puis achetée quand l’occasion s’est présentée. Les murs roses et les tuiles oranges.
Ta mère à fait de cette maison la vôtre en encadrant des photos de famille. Des images que tu évites du regard. Surtout celles où l’on te voit adolescente. Toi, la gamine mal dans sa peau que tu étais.
Mais c’était bien avant que le temps passe et le temps a passé.
Y’a plus qu’à oublier, y’a plus qu’à grandir.

Tu as ouvert le portail et en retournant vers la maison, tu les as vu. Tes deux parents côte à côte sur le perron. Impatients, tu les as trouvés surtout mignons. Ta mère droite, ton père plus hésitant.
Papa et Maman. 
Vieillissent, jour après jour.
Le bruit de la voiture sur les graviers. Elle arrive, ta soeur, dans sa C3 verte. Tu te ranges sur le bord de l’allée. 
Grand sourire. De toi. 
Le visage de ta soeur au volant s’ouvre quand son regard croise le tien. Elle se gare à côté de la Volvo parentale et de ta petite Spark. 

Les parents se mettent en mouvement pour les retrouvailles.

Anaïs sort de la voiture, Jérémy aussi. Elle ouvre la portière arrière et vient soulever son précieux trésor. Elana va avoir bientôt six mois. Ils sont beaux tous les trois. Qui pourrait deviner les heures de sommeil en moins sur le visage des jeunes parents ? Pas toi.

Ta petite soeur est devenue adulte et c’est une réussite.
Tu sais que toi aussi un jour, tu deviendras une adulte réussie.
Y’a plus qu’à. Plus qu’à grandir, Fanny.

*

Le dîner sur la terrasse. Ta soeur :
Fanny, j’attends toujours, ta lettre pour Elana.
Ah oui, c’est en cours…
Tu mens, sans grande conviction. Elle te connait bien et elle sait que rien n’est en cours et qu’il faudra encore insister avant que tu t’y mettes.
L’idée de base t’avait plu. Anaïs avait demandé à ses proches d’écrire une lettre ou tout autre forme de texte, de le mettre sous enveloppe et de lui donner. Elana sera libre d’ouvrir une à une ses lettres à partir de 18 ans. 
Moi, je sais pas si c’est bien ce que j’ai écrit, Nana. J’aimerai bien qu’on vérifie ensemble…
Ton père est toujours comme ça, à avoir peur de pas faire assez bien alors qu’il donne déjà beaucoup. Ce qui fait peut-être de lui un bon père.

Ta mère est absorbée depuis le début du diner par Elana. Elle a du mal à la quitter des yeux mais ta soeur la garde sur les genoux. 
Faut pas l’exciter avant la nuit.
Elana est fatiguée et c’est à contre coeur que ta mère regarde Anaïs partir la coucher.

Au fromage, ça discute entre adultes et toi. Entre adultes. Ta mère et ta soeur échange sur leurs pratiques d’éducation. Ta mère se montre dubitative face à l’éducation dite positive que veut défendre Anaïs quand sa fille sera plus grande. 
Jérémy et toi, vous prenez des nouvelles respectives. Lui, son travail, l’arrivée d’Elana. Toi, ton travail chez Auchan, le nouvel appart que tu loues à Nice. 
Ton père commence à débarrasser. Tout le monde semble avoir hâte de se coucher. 

Aucun bruit en montant, ordonne Anaïs. 
On opine du chef. 

*

Toi, tu ne dors pas. Tu t’es assise sur le bord la terrasse, enroulée dans un plaid, pour fumer une cigarette. La seule de la journée, une consommation que tu considères comme inoffensive. Surtout face au paquet quotidien que tu t’enquillais il y a quelques années.
Tu avais cru que fumer te rendrait plus sociable. Puis c’était devenu moins la mode de fumer après les études. Et tu te retrouves aujourd’hui seule sur les balcons en soirée et après la pause dej au magasin.
Y’a plus qu’à, Fanny.

Ça va ? 
Anaïs te rejoint. Elle est en pyjama.
On se les pèle. 
Anaïs repart, Anais revient. Elle a enfilé un pull.
Elle s’assoie à côté de toi.
Elana dort tellement bien, j’ai de chance d’avoir une petite fille si facile.
Tu souris. Elle enchaîne.
Tu sais que j’ai croisé Dorian ?
Ah oui ? 
Dorian, tu as du mal à voir qui c’est. Il devait probablement être dans la classe de ta soeur, un peu plus jeune que toi donc.
Il s’est marié.
Merde c’est fou !

C’est pas si fou que ça, le gars doit avoir 31 ans. Mais tu dis ça comme ça.
Puis te revient à l’esprit une histoire. 
Mais Anaïs, je t’ai pas dit, moi j’ai revu Cassandre ! Elle est passée au magasin et je tenais la caisse.
Cassandre Fernon ? Sérieusement ? 
Sisi, je te jure, elle habite à Nice maintenant. Elle est plus du tout pouffiasse, elle est même devenue limite butch. 
Elle est lesbienne ?
La question de ta soeur te fait rire. 
J’ai pas demandé, t’imagine sinon elle aurait cru que je l’étais.

Tu reprends.
Tu sais qu’elle s’est excusée, la Cassandre.
De quoi ? 

Pour moi. 
Ta soeur ne dit rien. Mais tu as le coeur à parler alors tu continues.
Elle m’a dit qu’elle s’était rendu compte quelques années après que c’était clairement du harcèlement, contre moi.
Dingue
répond Anaïs qui s’allonge sur le dos et te tends les doigts pour te voler une taff. Elle répète :
Dingue quoi. Un peu facile aussi.
C’est vrai que c’est un peu facile. Tu dis :
Et surtout elle se souvenait de l’histoire comme quoi je mangeais mon caca. Qu’elle racontait, elle savait pas d’où ça venait mais elle m’a dit qu’elle avait bien participé à entretenir cette….rumeur.
Tu secoues la tête en te remémorant cette sale période de ta vie.

Y’a plus qu’à oublier, y’a plus qu’à grandir. 

Anaïs ne dit rien et te regarde depuis le sol en bois de la terrasse. Puis, elle s’étire.
Faut qu’on aille dormir, Fanny.
En se levant, elle te caresse le dos comme pour te remettre en marche.
Et ça fonctionne. Tu redémarres.

*

Pas un bruit.
Ta soeur te fait un signe : chut
Tu lèves le pouce : ok.
Seules les marches en bois de l’escalier craquent.

Dans la salle de bain, vous vous brossez les dents en silence.
Ta soeur et toi, côte à côte. C’est une scène que vous avez vu mille fois dans le reflet du miroir. 
Avec l’éclairage froid de la salle de bain, tu remarques enfin les cernes de ta soeur. 

Elle fait plus vieille que toi. 
Anaïs mais comme si c’était ta grande soeur, ça te fait sourire. 

Je vais me coucher.
Elle a fini avant toi et s’essuie la bouche dans une serviette. 
Fanny, je voulais te dire…
Tu la regardes chercher ses mots. 
C’est moi.
Comment ça ? La brosse à dent dans la bouche, on te comprend à peine.
Le caca, la rumeur, c’est moi.

Anaïs quitte la salle de bain et te laisse seule dans cette pièce étroite. Le dentifrice coule sur ton menton et vient s’écraser sur le carrelage.

*

Dans la chambre que tu occupes, la seule de la maison avec un lit simple, tu gesticules. 
Tu chasses l’air, les poings serrés et secoues la tête.
Petite marionnette, tu fais ça en silence. Car dans la pièce d’à côté, Elana dort. 
Tu te mords le poignet, ferme les yeux de toutes tes forces.

Dans un mouvement de fuite, tu sors. 
Toujours en faisant attention au bruit, Elana dort. 

Tu prends les clefs de la Spark et quittes la maison pour ta vieille voiture.
Ici, tu lâches un énorme cri. Un gros râle, entre la tristesse et la colère. 
Tu tapes le haut du volant. Une fois, deux fois, trois fois. De nouveau un cri puis, tu frappes encore le volant. 
Le Klaxon part d’un coup et vient déchirer la nuit. 

Tu te sens un peu bête et restes là, immobile en regardant la maison.
Le salon s’éclaire. 
Merde, merde, merde.

Tu sors de la voiture et rentres dans la maison, par la baie vitrée de la terrasse. Ta mère en robe de chambre, décoiffée, se sert un verre d’eau. 
Ah c’est toi ? Elle boit.
Oui je suis allée prendre l’air. 
Tu ne donnes aucune justification. Ça ne semble pas manquer à ta mère.
Elle s’adosse à l’évier. Soupire et pose le verre sur le plan de travail.

Je n’arrive pas à dormir. 
Elle enchaîne :
Si tu savais comme ta soeur me fait chier.